Sainte Cécile

Sainte Cécile, par Simon Vouet

Vierge et mar­tyre (+ vers 180)

Fête le 22 novembre.

L’histoire de sainte Cécile a été rap­por­tée, en des pages admi­rables que nous allons repro­duire, par le grand écri­vain Louis Veuillot.

De son temps, on croyait encore, d’après le Liber pon­ti­fi­ca­lis et le Martyrologe romain, que le mar­tyre de la Sainte avait eu lieu vers 230, sous le règne de l’empereur Alexandre Sévère et sous le pon­ti­fi­cat du Pape saint Urbain Ier. L’archéologie moderne, à la suite des décou­vertes de Jean-​Baptiste de Rossi, fait au contraire remon­ter les évé­ne­ments au règne de Marc-​Aurèle, sous le pon­ti­fi­cat de saint Soter, c’est-à-dire entre 177 et 180. Le Pontife du nom d’Urbain que nous ver­rons inter­ve­nir dans la vie de la vierge mar­tyre était un évêque sub­ur­bi­caire, ser­vant d’auxiliaire à l’évêque de Rome lui-​même, c’est-à-dire au Pape.

… Urbain… habi­tait une grotte creu­sée sous un temple des idoles, aux portes de Rome, non loin du tom­beau de Caecilia Metella. C’est là que les fidèles…, en atten­dant une per­sé­cu­tion nou­velle, venaient aux exhor­ta­tions du Pontife et ame­naient les néo­phytes pres­sés de rece­voir le bap­tême. Des pauvres de Jésus-​Christ, men­diants en appa­rence, se tenaient sur la voie, autant pour gui­der l’étranger que pour aver­tir si quelque péril s’annonçait.

Dans le nombre des fidèles que ces pauvres étaient accou­tu­més de voir et dont ils trans­met­taient fré­quem­ment les mes­sages au Pontife errant ou caché, ils admi­raient une jeune fille, presque encore une enfant, dont la foi et la cha­ri­té brillaient même en ces jours illustres du mar­tyre. Elle était leur humble sœur et elle por­tait le grand nom des Caecilius, si fier et si retentissant…

Alors, le mar­tyre était la fin pro­bable et immi­nente de toute vie chré­tienne. Cécile le savait et elle y trou­vait la joie de son cœur. En atten­dant l’appel du Christ, elle vivait d’avance avec lui et sa prière ne ces­sait pas… Comme pour se créer une assu­rance de plus qu’elle répan­drait son sang, elle voua au Christ sa vir­gi­ni­té. Le Christ, répon­dant à son amour, lui ren­dit visible l’ange qui veillait sur elle, et elle vit que l’Epoux divin l’agréait et la garderait.

Cependant, les parents de Cécile l’engagèrent à Valérien, qui était jeune, noble et bon et qui l’aimait ardem­ment, mais qui por­tait le joug des idoles. Cécile avait pour Valérien l’affection d’une sœur, elle ché­ris­sait son âme, espé­rant l’amener à Dieu. Tremblante et confiante, elle se pré­pa­ra pour le com­bat. Sous sa robe tis­sée de soie et d’or, elle cacha un cilice ; elle mul­ti­plia ses jeûnes et ses prières, et, rem­plie de force inté­rieure, elle aban­don­na sa main…

A la chute du jour, la mariée fut conduite à sa nou­velle demeure. Les torches nup­tiales pré­cé­daient le cor­tège, la foule applau­dis­sait, la vierge conver­sait en son cœur avec le Dieu des mar­tyrs. Elle entra dans la mai­son où elle appor­tait la mort et la vie, la ruine abso­lue et l’immortelle gloire. Sous le por­tique, orné de ten­tures blanches et de fleurs, Valérien l’attendait. Suivant l’usage, il lui deman­da : « Qui es-​tu ? » Elle répon­dit par la for­mule consa­crée : « Là où tu seras Caïus, je serai Caïa. »…

Quelques rites super­sti­tieux lui furent sans doute épar­gnés ; d’autres purent s’accomplir. On lui pré­sen­ta l’eau, signe de la pure­té qui doit orner l’épouse ; on lui remit une clé, sym­bole de l’administration inté­rieure confiée à sa vigi­lance ; on la fit un ins­tant asseoir sur une toi­son de laine, mémo­rial des tra­vaux domestiques…

Et lorsque, enfin, les époux se trou­vèrent seuls dans la chambre nup­tiale, Cécile, forte de la ver­tu d’en haut, s’adressa dou­ce­ment à Valérien : « Ami très cher, lui dit-​elle, j’ai un secret qu’il faut que je te confie, mais peux-​tu me pro­mettre de ne le point livrer ? » Ayant reçu le ser­ment du jeune homme, elle reprit : « Ecoute. Un ange de Dieu veille sur moi, car j’appartiens à Dieu… Si tu res­pectes ma vir­gi­ni­té, alors il t’aimera comme il m’aime, et sa grâce s’étendra aus­si sur toi. »

Troublé, Valérien répon­dit : « Cécile, pour que je puisse croire à ta parole, fais-​moi voir cet ange. Quand je l’aurai vu, et si je recon­nais qu’il est l’ange de Dieu, alors, ce à quoi tu m’exhortes, je le ferai. Mais, si c’est un autre homme que tu aimes, sache que je vous frap­pe­rai de mon glaive, et toi et lui. » Cécile reprit : « Si tu consens d’être puri­fié dans la fon­taine qui jaillit éter­nel­le­ment, si tu veux croire au Dieu unique, vivant et véri­table qui règne dans les cieux, tu pour­ras voir l’ange qui veille sur moi. » Valérien dit : « Et qui me puri­fie­ra afin que je voie l’ange ? »

Cécile répon­dit : « Il est un vieillard qui puri­fie les hommes afin qu’ils méritent de voir l’ange de Dieu. Va par la voie Appienne jus­qu’au troi­sième mil­liaire. Là tu trou­ve­ras des pauvres qui demandent l’aumône aux pas­sants. J’eus tou­jours soin de ces pauvres et mon secret leur est connu. Tu les salue­ras de ma part et tu leur diras : Cécile m’envoie vers le saint vieillard Urbain. J’ai un mes­sage secret à lui trans­mettre. Arrivé en pré­sence du vieillard, tu lui ren­dras mes paroles. Il te puri­fie­ra et te revê­ti­ra d’habits nou­veaux. A ton retour, dans ce lieu où nous sommes, tu ver­ras l’ange saint, deve­nu aus­si ton ami, et tout ce que tu lui auras deman­dé, il te le donnera. »

Valérien cou­rut au Pontife, et celui-​ci, l’ayant écou­té, s’écria : « Seigneur Jésus-​Christ, semeur des chastes réso­lu­tions, rece­vez le fruit de la semence que vous avez dépo­sée au cœur de Cécile. Seigneur Jésus-​Christ, bon pas­teur, Cécile, votre bre­bis élo­quente, vous a bien ser­vi. Cet époux qu’elle avait reçu sem­blable à un lion impé­tueux, en un ins­tant, elle en a fait un agneau très doux. Le voi­ci déjà ! Déjà il croit, puisqu’il est venu. Ouvrez donc, Seigneur, la porte de son cœur à vos paroles ; qu’il recon­naisse que vous êtes son Créateur et qu’il renonce au démon ! »

Tandis qu’Urbain pro­lon­geait sa prière, un second vieillard, d’as­pect auguste, cou­vert de vête­ments blancs comme la neige, appa­rut, tenant un livre en lettres d’or. Ce vieillard était Paul, l’Apôtre des Gentils, la seconde colonne de l’Eglise romaine. Présentant le livre, il dit à Valérien : « Lis, crois, mérite de contem­pler l’ange dont la vierge Cécile t’a pro­mis la vue. » Valérien lut ces paroles : Un seul Seigneur, une seule foi, un seul bap­tême ; un seul Dieu, Père de toutes choses, qui est au-​dessus de tout et en nous tous. Le vieillard dit : « Crois-​tu qu’il en est ain­si ? » Valérien s’écria : « Rien de plus vrai sous le ciel ! »

Cécile était res­tée en prières dans la chambre nup­tiale. Lorsqu’elle y vit ren­trer Valérien, elle connut aus­si­tôt que le Christ et elle avaient triom­phé. Valérien por­tait la tunique blanche des néo­phytes. Et lui, au même ins­tant, connut que le Christ et Cécile étaient fidèles en leurs pro­messes ; près de l’épouse vierge, il vit debout l’ange au visage de flamme, aux ailes splen­dides, tenant dans ses mains deux cou­ronnes de roses et de lis.

L’esprit bien­heu­reux posa l’une de ces cou­ronnes sur la tête de Cécile, l’autre sur la tête de Valérien, et leur dit : « Des jar­dins du ciel je vous apporte ces fleurs. Conservez-​les par votre pure­té, elles ne se fane­ront jamais, et jamais ne per­dront leur par­fum ; mais ceux-​là seuls les ver­ront qui seront purs comme vous. Et main­tenant, ô Valérien, parce que tu as acquies­cé au vœu de la chas­te­té de Cécile, le Christ, Fils de Dieu, m’a envoyé vers toi pour rece­voir toute demande que tu aurais à lui adresser. »

Valérien aper­çoit l’ange de sainte Cécile

Valérien répon­dit à l’ange : « La grande dou­ceur de ma vie, c’est l’amitié de Tiburce, mon frère unique. Maintenant que je suis affran­chi du péril, je me trou­ve­rais cruel d’y aban­don­ner ce frère bien-​aimé. Je rédui­rai donc toutes mes demandes à une seule : je sup­plie le Christ de déli­vrer mon frère Tiburce, comme il m’a déli­vré moi-​même, et de nous rendre tous deux par­faits dans la confes­sion de son nom… »

Au jour, Tiburce entra. S’approchant de Cécile, deve­nue sa sœur, il la salua par un bai­ser. « Mais, dit-​il, d’où vient, ma sœur, cette sen­teur de roses et de lis en cette sai­son ? Elle m’enivre, et il me semble que tout mon être en est sou­dain renou­ve­lé. – O Tiburce, dit Valérien, Cécile et moi nous por­tons des cou­ronnes que tu ne peux voir encore. Si tu veux croire, tu verras… »

Avec l’ardeur du néo­phyte, Valérien com­men­ça d’instruire son frère. Il le pres­sa d’abjurer les idoles et de se rendre au vrai Dieu. Mais Tiburce ne com­pre­nait pas bien. Il avait sui­vi le culte public par cou­tume, sans plus cher­cher à connaître ses dieux qu’il ne con­naissait le Christ. Cécile inter­vint. Prenant le lan­gage des pro­phètes si sou­vent répé­té par les mar­tyrs, elle mon­tra la honte des idoles. « Oui, s’écria Tiburce, il en est ain­si ! » Cécile, ravie de sa sin­cé­ri­té, l’embrassa : « C’est main­te­nant, lui dit-​elle, que je te connais pour mon frère… »

Cependant, Tiburce, appre­nant qu’il fal­lait aller au chef des chré­tiens, se sou­vint d’a­voir enten­du par­ler de lui. « N’a‑t-il pas été, dit-​il, condam­né déjà deux fois ? S’il est décou­vert, il sera livré aux flammes et nous pour­rons par­ta­ger son sort. Ainsi, pour avoir vou­lu trou­ver une divi­ni­té qui se cache dans les cieux, nous ren­contrerons sur la terre un sup­plice cruel. – Ne redou­tons pas, dit Cécile, de perdre la vie qui passe, pour nous assu­rer celle qui dure­ra tou­jours… – Qui est allé dans cette vie, répli­qua Tiburce, et qui en est revenu ? »

Cécile reprit avec une grande majes­té : « Le Créateur du ciel et de la terre et de tout ce qu’ils contiennent a engen­dré un Fils de sa propre sub­stance avant tous les êtres, et il a pro­duit par sa ver­tu divine l’Esprit-Saint ; le Fils, afin de créer par lui toutes choses ; l’Esprit-Saint pour les vivi­fier. Tout ce qui existe, le Fils de Dieu, engen­dré du Père, l’a créé ; tout ce qui est créé, l’Esprit-Saint, qui pro­cède du Père, l’a ani­mé. – Comment I s’écria Tiburce, tout à l’heure, tu disais que l’on ne doit croire qu’un seul Dieu, et main­tenant tu parles de trois Dieux ?… » Cécile lui expo­sa le dogme de la Trinité ; ensuite, pro­vo­quant ses ques­tions, elle dérou­la le mys­tère du Christ mort sur la croix pour le salut des âmes, ense­ve­li, des­cen­du aux enfers, vic­to­rieux de la mort, du sépulcre et du péché… .

Un ange appa­rait à Ste Cécile et lui montre deux cou­ronnes. (Image d’un caté­chisme italien)

Tiburce pleu­ra, son âme appe­lait Dieu. « Frère, dit-​il à Valérien, prends pitié de moi : conduis-​moi sans retard devant l’homme qui puri­fie. » Ils se ren­dirent aus­si­tôt près du Pontife. Urbain lui don­na le bap­tême, et, après sept jours, par l’onction de l’Esprit-Saint, il le consa­cra sol­dat du Christ. Or, plein de la joie et de l’amour de Jésus, et plon­gé dans la plé­ni­tude de la vie chré­tienne, Tiburce voyait con­tinuellement les anges du Seigneur, et il conver­sait avec eux…

[Les deux frères furent bien­tôt dénon­cés, pour­sui­vis et, après une vaillante confes­sion, ils eurent la tête tran­chée ; leur fête est fixée au 14 avril.]

Le pré­fet Almachius ne tar­da pas à prendre ses mesures pour s’emparer des biens de Valérien et de Tiburce. Il ne trou­va rien. Déjà Cécile avait tout mis à l’abri dans le sein des pauvres. En même temps, elle décla­rait hau­te­ment sa foi pros­crite, et l’éclat de sa situa­tion atti­rait trop les regards pour que le pré­fet pût paraître l’ignorer. Il se déci­da donc à sévir aus­si contre elle. Mais, crai­gnant l’intérêt qu’elle devait ins­pi­rer, il ne la cita pas à son tri­bu­nal. Il lui envoya des agents pour lui pro­po­ser sim­ple­ment de sacri­fier aux idoles, sans démons­tra­tion publique.

Ils se pré­sen­tèrent, hon­teux de leur mis­sion, tou­chés de res­pect et de dou­leur. Cécile leur dit : « Mes conci­toyens et mes frères, eu fond de vos cœurs, vous détes­tez l’impiété de votre magis­trat. Pour moi, il m’est glo­rieux et dési­rable de souf­frir tous les tour

ments et de confes­ser Jésus-​Christ ; mais je vous plains, vous qui ser­vez de ministre à l’injustice. » A ces mots, ils pleu­rèrent de voir qu’une dame si noble, si ver­tueuse et si brillante, vou­lait mourir…

Elle leur dit : « Mourir pour le Christ, ce n’est pas sacri­fier sa jeu­nesse, mais la renou­ve­ler. C’est don­ner un peu de boue pour

rece­voir de l’or, échan­ger une demeure étroite et vile contre un palais. Ce qu’on offre à Jésus-​Christ notre Dieu, il le rend au cen­tuple et il ajoute la vie éter­nelle. » Voyant leur émo­tion, elle s’écria : « Ne croyez-​vous point ce que vous venez d’entendre ? » Ils répon­dirent : « Nous croyons que le Fils de Dieu, qui pos­sède une telle ser­vante, est le Dieu véri­table. – Allez, reprit Cécile. Dites au pré­fet que je lui demande de retar­der un peu mon mar­tyre. Vous revien­drez et vous trou­ve­rez ici celui qui vous ren­dra par­ti­ci­pants de la vie éternelle. »

Aussitôt, Cécile fît aver­tir Urbain qu’elle allait pro­chai­ne­ment confes­ser Jésus-​Christ, et qu’un grand nombre de per­sonnes de tout âge, de tout sexe et de toute condi­tion, tou­chées de la grâce divine, aspi­raient au bap­tême. Urbain vou­lut venir lui-​même, pour bénir une der­nière fois Cécile et rece­voir de ses mains vir­gi­nales cette belle mul­ti­tude que son sang prêt à cou­ler gagnait par avance au Seigneur Jésus. Le bap­tême fut don­né à quatre cents néophytes…

Quelques jours s’étaient pas­sés. Par une volon­té de Dieu, Almachius avait accor­dé ce délai. Il appe­la enfin Cécile. Elle parut devant lui avec la modes­tie d’une fille de l’Eglise, avec la fier­té d’une patri­cienne, avec la majes­té d’une épouse du Christ. Il lui deman­da son nom et sa condi­tion. Elle répon­dit qu’elle se nom­mait Cécile devant les hommes, mais que chré­tienne était son plus beau nom ; quant à sa condi­tion, qu’elle était citoyenne de Rome, de race noble et illustre. Il s’étonna de son assu­rance ; elle répon­dit que cette assu­rance lui venait de sa foi. Il l’avertit de prendre garde ; elle répon­dit qu’elle était fian­cée à Jésus-Christ…

Il rap­pe­la la loi décré­tée par les empe­reurs au sujet des chré­tiens… « Cette loi, répon­dit Cécile, prouve que vous êtes cruels et non inno­cents. Si le nom de chré­tien était un crime, ce serait à nous de le nier, à vous de nous obli­ger à le confes­ser… Mais nous connais­sons la gran­deur de ce nom sacré, et ne le renions pas… »

« Choisis cepen­dant, dit Almachius : ou sacri­fie, ou nie que tu sois chré­tienne, et tu te reti­re­ras en paix. » Cécile se prit à sou­rire : « Le magis­trat, dit-​elle, veut que je renie le titre de mon inno­cence 1 Si tu admets l’accusation, pour­quoi veux-​tu me contraindre à nier ? Si ton inten­tion est de m’absoudre, que n’ordonnes-tu l’enquête ? – Les accu­sa­teurs, reprit le juge, déposent que tu es chré­tienne. Nie-​le, et l’accusation est mise à néant. Si tu per­sé­vères, tu con­naîtras ta folie. – Le sup­plice, dit Cécile, sera ma vic­toire. N’accuse de folie que toi-​même, qui as pu croire que tu me ferais renier le Christ. – Malheureuse femme, s’écria le pré­fet, ignores-​tu donc que le pou­voir de vie et de mort est dépo­sé entre mes mains par l’autorité des invin­cibles princes ? – Le pou­voir de vie et de mort, répli­qua tran­quille­ment Cécile, non ! Tes princes ne t’ont confé­ré que le seul pou­voir de mort. Tu peux ôter la vie à ceux qui en jouissent, tu ne la peux rendre à ceux qui sont morts. Dis donc que tes empe­reurs ont fait de toi un ministre de mort. Si tu dis davan­tage, tu mens sans pro­fit. » Almachius, dési­gnant à Cécile les sta­tues qui s’élevaient dans le pré­toire, lui dit : « Sacrifie aux dieux. »

La patri­cienne répon­dit : « Où as-​tu la vue ? Ces choses que tu pré­tends être des dieux, moi et tous ceux qui ont la vue saine, nous n’y voyons que des pierres, de l’airain ou du plomb. – Prends garde, s’écria le pré­fet ; j’ai mépri­sé tes injures quand elles ne s’adres­saient qu’à moi, mais l’injure contre les dieux, je ne la sup­por­te­rai pas. – Préfet, reprit Cécile, tu n’as pas dit une parole dont je n’aie mon­tré l’injustice ou la dérai­son, et main­te­nant te voi­là convain­cu de n’y plus voir. Tu t’exposes fâcheu­se­ment à la risée du peuple, Almachius ! tout le monde sait que Dieu est au ciel. Ces simu­lacres feraient plus de ser­vice, conver­tis en chaux. Ils s’usent dans leur oisi­ve­té, et ne sau­raient se défendre des flammes. Sache qu’ils sau­raient moins encore t’en reti­rer toi-​même ! Le Christ seul peut sau­ver de la mort et déli­vrer du feu. »

Cécile se tut. Elle avait ven­gé par ses réponses la digni­té humaine que l’idolâtrie et la tyran­nie païenne vio­laient si indi­gne­ment ; elle avait flé­tri le maté­ria­lisme gros­sier qui asser­vis­sait encore ce monde rache­té du sang d’un Dieu ; elle avait conquis la palme, il ne lui res­tait plus qu’à la cueillir. Almachius, de son côté, avait à ven­ger et ses dieux et sa jus­tice et la majes­té de l’empire, et sur­tout lui-​même. Il pro­non­ça une sen­tence de mort. Toutefois il n’osa pas ordon­ner l’exécution publique d’une femme si éle­vée par son rang, si res­pec­tée et si élo­quente. Contraint de don­ner à sa jus­tice les cou­leurs de l’assassinat, il com­man­da que Cécile fût recon­duite chez elle et qu’on la fît mou­rir sans bruit, sans appa­reil de lic­teurs, sans effu­sion de sang, étouf­fée par la vapeur embra­sée dans la salle de bains de son palais.

Le miracle déjoua ce lâche expé­dient. Une rosée céleste, sem­blable à celle qui rafraî­chit la four­naise où furent jetés les trois enfants de Babylone, ne ces­sa de tem­pé­rer la vapeur brû­lante. Après de longues heures les bour­reaux, las­sés d’alimenter le feu tou­jours impuis­sant, vinrent dire au pré­fet que Cécile vivait encore. Il envoya un lic­teur. Cécile, pen­chant la tête, s’offrit à l’épée. Le lic­teur frap­pa ; mais, en trois coups, il ne put abattre cette tête tou­jours sereine, et ne réus­sit qu’à faire jaillir le sang. Il s’enfuit. Une loi défen­dait au bour­reau de frap­per davan­tage la vic­time que trois coups n’avaient pas achevée.

Les chré­tiens atten­daient au dehors. Ils entrèrent en foule, pleins de pitié, de véné­ra­tion et d’amour. Cécile expi­rante recon­nut ses pauvres, ses néo­phytes, ses frères ; elle leur sou­rit. Ils s’empres­sèrent autour d’elle, se recom­man­dant à ses prières, et recueillant sur des linges le sang de ses bles­sures. D’un moment à l’autre, il sem­blait que cette âme pure dût rompre ses der­niers liens. Mais bien­tôt ceux qui l’environnaient com­prirent qu’elle vivait par un nou­veau miracle. Cécile, en effet, atten­dait quelque chose qu’elle avait deman­dé à Dieu. Il se pas­sa ain­si trois jours. Durant ces trois jours, elle exhor­ta ces chré­tiens à demeu­rer fermes dans la foi. De temps en temps, fai­sant appro­cher les plus pauvres, elle leur mar­quait sa ten­dresse et veillait à leur faire dis­tri­buer ce qui pou­vait res­ter dans la maison.

Le troi­sième jour, le saint Pontife Urbain, à qui la pru­dence n’avait pas encore per­mis d’approcher, entra près de la mar­tyre. C’était lui que Cécile atten­dait. Tournant vers le Père des fidèles ses regards conso­lés, elle lui dit : « Père, j’ai deman­dé au Seigneur ce délai de trois jours pour remettre aux mains de Votre Béatitude les pauvres que je nour­ris­sais, et je vous lègue aus­si cette mai­son, afin que, consa­crée par vous, elle soit pour tou­jours une église. » Après ces paroles, son œil mou­rant vit les cieux s’ouvrir. Elle était cou­chée sur le côté droit, les genoux réunis. Ses bras s’affaissèrent l’un sur l’autre ; elle tour­na contre terre sa tête sillon­née par le glaive, et son âme s’envola doucement.

Martyre de Sainte Cécile (Image d’un caté­chisme italien)

Urbain pré­si­da aux funé­railles de Cécile. On ne tou­cha pas à ses vête­ments, on res­pec­ta jusqu’à l’attitude de son corps… La nuit venue, on le por­ta au cime­tière de Calixte, sur la voie Appienne. Valérien, Tiburce et Maxime repo­saient à peu de dis­tance, au cime­tière de Prétextât… 

Louis Veuillot.

Le culte. – La basilique.

Le palais de la mar­tyre fut presque aus­si­tôt conver­ti en une église pla­cée sous son vocable. Vers la fin du viie siècle, le Pape saint Grégoire le Grand la res­tau­ra et la consa­cra à nou­veau, et y éta­blit l’une des « sta­tions » de Carême. Au ixe siècle, saint Pascal Ier, ayant eu en 822 la joie de retrou­ver les reliques de la Sainte à la Catacombe de Calixte, les fit trans­por­ter en cette basi­lique res­tau­rée et consa­crée par lui ; aux côtés de Cécile prirent place les corps des saints Tiburce, Valérien et Maxime.

Dès lors le culte de la vierge mar­tyre se pro­pa­gea rapi­de­ment, non seule­ment en Occident, mais encore en Orient. Son nom figure au Canon de la messe et aus­si dans les Litanies des Saints ; dans le Bréviaire, elle a un office propre presque en entier. Elle est hono­rée pour patronne par les musi­ciens, en rai­son d’une phrase des Actes dont le sens exact est celui-​ci : « Tandis que réson­naient les concerts pro­fanes de ses noces, Cécile chan­tait en son cœur un hymne d’amour à Jésus son véri­table Epoux. »

Près de la basi­lique romaine de Sainte-​Cécile se trouve depuis des siècles un monas­tère que res­tau­ra saint Pascal Ier. Nous le voyons occu­pé succes­sivement par les Bénédictins, les Chanoines régu­liers, la Congrégation du Rédempteur (fon­dée par sainte Brigitte), enfin par les Humiliés. L’éta­blissement pas­sa ensuite en com­mende, puis fut confié en 1527, ain­si que la basi­lique, aux reli­gieuses Bénédictines ; après 1870 les Clarisses sont venues occu­per une par­tie des immeubles sans que dis­pa­russent pour autant les droits des filles de sainte Claire.

L’église Sainte-​Cécile est un titre car­di­na­lice ; en 1599, l’un de ses titu­laires, le pieux car­di­nal Sfondrato, pro­cé­da à une recon­nais­sance des reliques de la Sainte ; le Pape Clément VIII offrit une châsse d’argent et pré­si­da lui-​même, le 22 novembre de la même année, la trans­la­tion solen­nelle dans la crypte amé­na­gée sous le maître-​autel. De 1899 à 1901, le car­di­nal Rampolla, après des fouilles impor­tantes sous le pavé de la basi­lique, fit agran­dir la crypte et la déco­ra d’une manière somptueuse.

Sources consul­tées. – Louis Veuillot, Le par­fum de Rome (Couvres com­plètes, t. IX, Paris, 1926). – Dom Prosper Guéranger, Sainte Cécile et la socié­té romaine aux deux pre­miers siècles (Paris, 2e édi­tion, 1884). – Annuaire pon­ti­fi­cal catho­lique (Paris, 1900, 1901, 1903). – G. de Rossi-​Re, « La basi­lique de Sainte-​Cécile », dans l’Osservatore Romano (Cité du Vatican, 1932). – (V. S. B. P., n° 198.)